L’être humain enfermé dans son smartphone : impôts, euro numérique, surveillance et citoyens laissés pour compte
Toute ta vie dans 180 grammes de verre
Il y a quelques années encore, le smartphone était un gadget pratique, un téléphone amélioré qui tenait dans la poche. Aujourd’hui, c’est devenu la clé de voûte de nos vies : identité, argent, travail, démarches administratives, relations sociales, santé, loisirs… tout converge dans cet objet de quelques centimètres qui ne nous quitte jamais.
Ce n’est plus seulement un outil, c’est l’interface obligatoire avec la société. Sans lui, tu ne paies plus, tu ne réserves plus, tu ne déclares plus, tu n’accèdes plus à tes droits. Tu es là, physiquement présent, mais numériquement inexistant.
Ce basculement n’est pas arrivé par hasard. Il est le résultat d’une série de choix politiques, économiques et techniques : dématérialisation des démarches, généralisation des applications mobiles, incitations au “tout en ligne”, projets de monnaies numériques étatiques, arsenal législatif sécuritaire… Et dans cette évolution, une question dérangeante se pose : qu’advient‑il de ceux qui ne peuvent pas suivre, ou qui ne veulent pas ? Les personnes âgées, les handicapés, les habitants de zones blanches, les citoyens qui refusent qu’on mette toute leur vie dans un serveur qu’ils ne contrôlent pas ?
Cet article explore cette réalité : celle d’un être humain de plus en plus conditionné à vivre à travers un smartphone, au point que, sans cet objet, il ne peut plus vraiment “fonctionner” dans la société telle qu’elle est en train d’être conçue.
Le smartphone, nouvelle colonne vertébrale de la vie quotidienne
Le smartphone est devenu le couteau suisse ultime de la modernité.
En une journée “normale”, tu peux :
- Déverrouiller ta voiture ou ton vélo en libre‑service.
- Valider ton titre de transport avec un QR code ou une appli.
- Payer ton café via paiement sans contact.
- Lire un mail de ton administration ou de ta banque.
- Scanner une facture pour ta comptabilité.
- Recevoir un code de validation pour te connecter à un service en ligne.
- Discuter avec ton médecin en téléconsultation.
- Gérer tes comptes, tes investissements, tes cryptos, ton épargne.
Tout cela ne tient plus dans un portefeuille physique, ni dans un classeur, ni même sur un ordinateur de bureau. Tout a glissé dans ton téléphone. Celui-ci n’est plus un simple récepteur, mais ton terminal d’accès à tes droits, à tes ressources, à ton statut social.
Un design de société “mobile first”
La plupart des services sont désormais conçus d’abord pour le mobile, parfois uniquement pour le mobile.
Tu veux prendre rendez-vous avec un organisme public ou un professionnel de santé ? On te renvoie vers une application.
Tu veux lire un courrier officiel ? Il est dans un espace numérique sécurisé, accessible via ton smartphone.
Tu veux valider une opération bancaire importante ? On t’envoie une notification ou un SMS sur ton téléphone.
La conséquence, c’est que la société ne se contente plus de tolérer le smartphone : elle le présuppose. Elle l’exige.
Ne pas en avoir, ne pas savoir s’en servir, ou ne plus réussir à l’utiliser, revient à se retrouver exclu d’un nombre croissant de démarches essentielles.
Quand l’administration migre dans ta poche
Les déclarations d’impôts, les démarches sociales, les demandes d’aides, la consultation de tes droits : tout est progressivement passé au numérique, souvent sans qu’une alternative “papier” ou présentielle réellement équivalente soit maintenue.
Déclaration d’impôts : de l’avis papier au tout en ligne
Là où l’on recevait auparavant un avis papier complet et des formulaires physiques à remplir à la main, la norme est devenue la déclaration en ligne.
Concrètement, cela implique :
- Un compte en ligne sur un portail dédié.
- Des identifiants à créer et à protéger.
- Un accès régulier pour vérifier ses courriers et notifications.
- Des champs à compléter, comprendre, valider avec des systèmes parfois complexes.
Sur le papier, c’est “simple” et “pratique”. Dans la réalité, on suppose que tu as :
- Un accès Internet stable.
- Un appareil (smartphone, tablette, ordinateur).
- Une certaine familiarité avec l’interface.
- La capacité cognitive et visuelle de lire des textes sur écran, naviguer dans des menus, manipuler des documents numériques.
Et ce n’est clairement pas le cas de tout le monde.
Personnes âgées : quand l’État parle une langue numérique incompréhensible
Pour beaucoup de personnes âgées, la révolution numérique n’a pas été une transition douce, mais un changement brutal de règles du jeu.
On leur a retiré la possibilité de :
- Se rendre facilement au guichet pour tout faire en présentiel.
- Remplir des formulaires papier en prenant le temps.
- Poser des questions à un humain qui explique avec des mots simples.
À la place, on leur demande de :
- Créer des mots de passe complexes et ne pas les oublier.
- Gérer des mails, des SMS de validation, des codes à usage unique.
- Comprendre des interfaces d’applications souvent pensées pour des gens qui ont grandi avec le numérique.
Résultat : beaucoup se retrouvent dans une double dépendance.
Dépendance administrative, car ils ne peuvent plus faire seuls.
Dépendance humaine, car ils doivent solliciter leurs enfants, petits-enfants, voisins, associations, pour accomplir des démarches de base.
Handicap, troubles cognitifs, difficultés motrices : la barrière invisible
Pour les personnes handicapées, le smartphone et les démarches numériques peuvent, dans certains cas, être une bénédiction (accessibilité, synthèse vocale, agrandissement de texte, etc.).
Mais pour d’autres, c’est un obstacle supplémentaire :
- Troubles cognitifs qui rendent difficile la compréhension d’arbres de menus complexes.
- Difficile précision gestuelle pour cliquer sur de petits boutons, taper des identifiants, manipuler des documents.
- Problèmes de vue, même avec les options d’accessibilité, qui transforment chaque démarche en parcours du combattant.
Ce qui est vendu comme “simplification” se transforme, pour eux, en bureaucratie opaque, hérissée de captchas, de SMS de validation, de formulaires en ligne difficilement lisibles.
Les oubliés du réseau : zones blanches, précarité numérique
On oublie également tous ceux qui :
- Vivent dans des zones mal couvertes, où le réseau mobile est instable, voire absent.
- Ont un accès Internet limité, cher, ou partagé.
- Possèdent un smartphone ancien, lent, dont la mémoire est saturée.
Pour ces personnes, le “tout en ligne” voulu par l’administration se heurte à une réalité simple : sans connexion fiable, impossible de faire ses démarches dans les délais, de récupérer ses documents, de répondre aux demandes.
On leur demande d’être “à jour”, connectés, réactifs, alors même que les conditions matérielles pour le faire ne sont pas réunies.
Argent, banque, paiements : le smartphone comme nouveau portefeuille
D’un autre côté, ta vie financière est, elle aussi, en train de se condenser dans ton smartphone.
Compte en banque, cartes de paiement, applis de budget, cryptomonnaies, cashback, billets électroniques… tout se gère sur écran.
Tu oublies ton portefeuille, tu peux encore souvent t’en sortir.
Tu oublies ton smartphone, tu es beaucoup plus bloqué :
- Tu ne peux pas valider certains paiements en ligne.
- Tu ne peux pas recevoir les codes de sécurité pour les opérations sensibles.
- Tu ne peux pas accéder à ton application bancaire.
- Tu ne peux pas montrer ton QR code de billet de train, d’avion, d’événement.
Et cette dépendance va encore s’amplifier avec l’arrivée des monnaies numériques d’État, comme l’euro numérique, qui s’ajoutera aux moyens de paiement actuels, mais qui renforcera encore la centralisation et la numérisation de la vie financière.
L’euro numérique : quand la monnaie devient purement logicielle
On te répète que l’euro numérique ne remplacera pas le cash, qu’il ne s’agit que d’une “évolution naturelle” de la monnaie à l’ère numérique. Sur le papier, l’idée semble simple : une version digitale de l’euro, émise par la banque centrale, utilisable via des portefeuilles numériques gérés par les banques et d’autres acteurs agréés. Dans la pratique, cela signifie surtout une chose : ton argent ne sera plus seulement stocké dans un compte bancaire abstrait, il sera intimement lié à des infrastructures techniques que tu ne contrôles pas.
Concrètement, l’euro numérique, c’est :
- Des “portefeuilles” accessibles via ton smartphone ou d’autres appareils connectés.
- Des transactions traçables, enregistrées dans des systèmes centraux.
- Des plafonds, des règles d’utilisation, des possibilités de blocage ou de conditionnement définies par le cadre réglementaire.
On te promet simplicité, sécurité, rapidité. On te parle de lutte contre la fraude, de réduction des coûts, de modernisation. Mais à aucun moment on ne t’explique vraiment ce que signifie, pour ta liberté concrète, le fait que chaque paiement, chaque transfert, chaque mouvement monétaire puisse théoriquement être suivi, analysé, profilé.
La fin programmée de l’argent vraiment anonyme ?
L’argent liquide a un défaut majeur pour l’État et les grandes institutions : il échappe largement au traçage.
Tu peux payer en espèces sans laisser derrière toi une trace numérique détaillée, sans qu’un algorithme ne puisse facilement inférer ce que tu fais, où, à quelle fréquence, avec qui.
Avec l’euro numérique, on change d’échelle.
Même si le discours officiel se veut rassurant (“respect de la vie privée”, “protection des données”), la réalité technique est simple : tout paiement passe par des systèmes numériques, et tout système numérique laisse des logs, des journaux, des données exploitables.
Tu n’achètes plus seulement un produit, tu produis un événement de données qui te suit, qui s’ajoute à ton profil, qui peut être corrélé avec d’autres informations :
- Ta localisation approximative.
- Ton historique de consommation.
- Tes abonnements, tes dons, tes habitudes.
Ajoute à cela que ton accès à cet argent dépendra de ton terminal (smartphone, carte, objet connecté) et de ton identité numérique, et tu obtiens une situation où être “déconnecté”, volontairement ou non, revient potentiellement à être financièrement immobilisé.
Et ceux qui ne peuvent pas suivre ?
Pour les personnes âgées, pour les personnes en situation de handicap, pour ceux qui vivent avec un rapport anxieux ou distant au numérique, l’euro numérique n’est pas une simple innovation neutre.
C’est un nouveau palier de complexité :
- Comprendre la différence entre compte bancaire classique, carte de paiement et portefeuille numérique.
- Gérer encore une application, encore un code, encore un système à apprendre.
- Affronter la peur de “tout perdre” en cas de mauvaise manipulation, de vol de téléphone, de phishing.
Pour ceux qui n’ont pas ou peu de réseau Internet, qui vivent en zone rurale ou dans des infrastructures saturées, la monnaie numérique d’État risque d’être un outil auquel ils n’accèdent que difficilement, ou dans des conditions dégradées.
On les met devant une injonction paradoxale : “Soyez modernes, utilisez les outils numériques, mais débrouillez‑vous avec vos contraintes matérielles, psychologiques et géographiques.”
Patriot Act, sécurité et contrôle : l’architecture invisible de la surveillance
L’autre face de cette numérisation totale de la vie, c’est le cadre légal qui l’entoure.
Les lois type Patriot Act, adoptées au nom de la lutte contre le terrorisme et les menaces globales, ont redéfini les rapports entre individus, États et données. Si ces lois ne visent pas directement “ton smartphone” en tant qu’objet, elles élargissent considérablement les possibilités d’accès, d’interception et d’analyse des informations qui y transitent.
Le principe est toujours le même :
- Plus ta vie passe par des infrastructures numériques,
- Plus ces infrastructures contiennent des données sur toi,
- Plus il est tentant – et possible – pour des États, des agences, voire des acteurs privés, d’utiliser ces données à des fins de sécurité, de surveillance, de profilage.
Ton smartphone est parfait pour ça :
- Il sait où tu es (GPS, antennes, Wi‑Fi).
- Il sait avec qui tu interagis (appels, messages, réseaux sociaux).
- Il sait ce que tu achètes, consommes, regardes, lis, commentes.
Tu n’as même pas besoin d’être “suspect” pour être concerné.
Tu es simplement une source de données parmi d’autres dans un gigantesque système de collecte. Et ce système fonctionne d’autant mieux que tout est centralisé : identité numérique, argent numérique, démarches administratives, santé, mobilité. Tout est connecté, tout est corrélable.
La confusion entre sécurité et contrôle
Le discours officiel est rassurant : “Nous avons besoin de ces outils pour votre sécurité.”
Dans les faits, la frontière entre sécurité et contrôle devient floue.
Quelques questions dérangeantes émergent :
- Si tout paiement, tout déplacement, toute démarche est loggable, qui décide de ce qui est “normal” ou “suspect” ?
- Si ton accès à ton argent, à certains services, dépend de systèmes numériques, que se passe-t-il si, un jour, ton profil tombe du mauvais côté d’un score de risque ou d’une liste noire ?
- Si l’euro numérique permet (techniquement) d’appliquer des règles fines – plafonds, restrictions d’usage, blocages ciblés –, qui garantit que cela ne sera pas utilisé un jour pour conditionner certains comportements ?
On ne parle même pas de science-fiction.
On parle de la convergence entre :
- Des infrastructures de paiement totalement numérisées.
- Des identités numériques de plus en plus centralisées.
- Des lois qui donnent, au nom de la sécurité, des pouvoirs très larges d’accès aux données.
Tu ajoutes un smartphone obligé dans la poche de chacun, et tu obtiens une société où la désobéissance, la marginalité, la simple non‑conformité deviennent techniquement beaucoup plus difficiles à vivre.
Ceux qui restent au bord de la route : exclusion et impuissance numérique
Face à cette accélération, on célèbre l’innovation, l’efficacité, la modernisation. On met en avant les applis “simples”, les interfaces “intuitives”, la fin du papier, la réduction des files d’attente.
Mais la réalité, c’est qu’une part non négligeable de la population ne suit pas – ou ne peut pas suivre.
Les personnes âgées, prisonnières d’un monde qu’elles n’ont pas choisi
Pour beaucoup de seniors, la sensation est brutale : la société s’est déplacée sur un terrain qu’ils n’ont pas eu le temps de s’approprier.
On leur dit que :
- La déclaration d’impôts se fait en ligne.
- Les rendez-vous médicaux se prennent via plateforme.
- Les attestations et justificatifs sont disponibles uniquement dans un espace numérique.
- Les banques ferment des guichets physiques et renvoient vers des applis.
Ils se retrouvent dans une situation infantilisante :
- Demander de l’aide pour des démarches qu’ils géraient seuls auparavant.
- Confier leurs identifiants à des proches, au risque de perdre en confidentialité et en autonomie.
- Renoncer à certains droits par découragement ou incompréhension.
Ce n’est pas qu’ils sont “incapables”, c’est que le système n’est pas pensé pour eux.
On présuppose un niveau minimum de familiarité numérique, de vision, de littératie, de mémoire, qui n’est pas universel.
Les personnes handicapées : entre opportunités et obstacles
Le numérique peut être un formidable allié pour certaines personnes en situation de handicap :
- Lecteurs d’écran pour les malvoyants.
- Commandes vocales.
- Grossissement de texte.
- Démarches à distance évitant des trajets épuisants.
Mais quand tout est pensé “mobile first” sans vraie conception universelle, les obstacles deviennent massifs :
- Interfaces non compatibles avec les technologies d’assistance.
- Formulaires truffés de captchas non accessibles.
- Boutons trop petits, contrastes insuffisants, menus labyrinthiques.
- Vidéos ou contenus indispensables sans sous-titres ni transcription claire.
On ajoute alors une couche de frustration : les outils pourraient être inclusifs, mais ne le sont pas pleinement, faute de volonté ou de priorité.
Et pendant ce temps, les démarches administratives, les paiements, les accès aux droits continuent de se déporter sur ces supports.
Ceux qui vivent sans réseau ou dans la précarité numérique
Il y a aussi tous ceux dont on parle très peu :
- Habitants de zones rurales ou montagneuses où le réseau est instable.
- Personnes en grande précarité, logées dans des conditions où le Wi‑Fi est un luxe.
- Familles qui partagent un seul appareil pour plusieurs personnes.
- Utilisateurs de smartphones trop anciens pour supporter les dernières applis “obligatoires”.
Pour eux, chaque obligation numérique est un stress :
- Trouver un endroit connecté.
- Trouver un moment où l’appareil est disponible.
- Espérer que la batterie tienne, que l’appli ne plante pas, que la mise à jour forcée n’arrive pas au mauvais moment.
Quand l’État, les banques, les services publics se comportent comme si tout le monde vivait avec un smartphone récent, une connexion haut débit et une aisance numérique totale, ils transforment de simples démarches citoyennes en parcours humiliants et anxiogènes.
Une génération tenue en laisse par le scroll
Il y a un autre volet de cette histoire dont on parle beaucoup trop peu : la manière dont le smartphone est utilisé pour occuper, distraire et neutraliser la nouvelle génération.
Ce n’est pas seulement un outil administratif ou financier, c’est aussi une machine à capturer l’attention, à la fractionner, à la saturer jusqu’à ce qu’il ne reste plus beaucoup de place pour le doute, la réflexion, la colère ou l’engagement.
Les jeunes grandissent dans un environnement où :
- Chaque temps mort est colonisé par un fil infini de vidéos, de reels, de shorts, de stories.
- Chaque émotion – ennui, solitude, tristesse, frustration – trouve une réponse immédiate dans le scroll.
- Chaque algorithme a pour seule mission de les garder connectés quelques secondes de plus, puis encore, puis encore.
Pendant qu’ils scrollent, le monde avance.
Les décisions sont prises.
Les lois passent.
Les infrastructures se mettent en place.
Les garde‑fous se négocient – ou disparaissent.
Ce n’est pas un complot gigantesque coordonné entre tous les gouvernements et toutes les plateformes, mais c’est une convergence d’intérêts extrêmement confortable pour le pouvoir :
- D’un côté, des systèmes conçus pour attirer l’attention, la fragmenter, la rendre dépendante.
- De l’autre, des institutions qui ont tout intérêt à ce que la majorité reste occupée ailleurs pendant que les grandes orientations du monde numérique se décident.
Des jeunes occupés, des gouvernants tranquilles
Un jeune qui passe trois, quatre, cinq heures par jour à scroller n’est pas seulement un “consommateur de contenu”.
C’est aussi :
- Un citoyen qui lit moins de textes longs, de rapports, d’analyses.
- Un esprit qui a de plus en plus de mal à rester concentré sur un sujet complexe plus de quelques minutes.
- Une personne pour qui la politique devient un bruit de fond, un mème, un drama de plus dans le flux.
Pendant ce temps, les gouvernements peuvent :
- Pousser la numérisation de tous les aspects de la vie sans rencontrer une contestation massive et structurée.
- Faire passer des projets comme l’euro numérique en les emballant dans un discours technique, soporifique, incompréhensible pour qui n’a pas le temps – ou l’habitude – de creuser.
- Étendre les dispositifs de surveillance, de scoring, de contrôle, au nom de la sécurité, dans une relative indifférence générale.
Un peuple qui pense moins est un peuple qui dérange moins.
Un peuple rivé à son écran, bombardé de notifications, de contenus “fun”, de micro‑polémiques sans lendemain, est un peuple infiniment plus simple à gérer.
L’abrutissement comme stratégie collatérale
Ce qui rend la situation encore plus violente, c’est le décalage entre le discours et la réalité.
On parle de “numérique pour tous”, de “compétences du futur”, de “monde connecté”.
Mais ce que l’on encourage massivement, par la structure même des plateformes, ce n’est pas l’esprit critique, la culture, la compréhension des enjeux politiques.
C’est l’abrutissement doux, continu, rentable.
On habitue une génération à :
- Chercher la gratification rapide plutôt que l’effort intellectuel.
- Survoler les sujets plutôt que les approfondir.
- Réagir impulsivement plutôt que réfléchir.
- Confondre l’illusion de l’information (voir passer beaucoup de choses) avec la connaissance réelle (comprendre peu de choses, mais en profondeur).
Dans ce contexte, les gouvernements ont un boulevard.
Ils peuvent avancer leurs pions sur l’échiquier numérique (identités, monnaie, surveillance, centralisation) pendant qu’une part croissante de la population est occupée à suivre le dernier trend, le dernier drama, la dernière vidéo virale.
Ce n’est pas que les jeunes sont “bêtes”.
C’est qu’on les plonge volontairement dans un environnement qui rend la bêtise, la distraction et la passivité plus faciles que l’attention, la réflexion et la résistance.
Quand les gouvernements dessinent un monde pour les “connectés”
Ce qui se joue derrière la numérisation totale, ce n’est pas seulement une question de confort technologique ou de “modernisation” administrative. C’est une vision politique du monde.
Un monde pensé par et pour ceux qui sont à l’aise avec le numérique, qui ont un smartphone récent, un bon réseau, du temps, des compétences, et une certaine docilité face aux règles imposées par les plateformes et les États.
Les gouvernements n’affichent pas ouvertement :
“Nous construisons une société qui exclut les plus fragiles, les moins équipés, les moins à l’aise.”
Mais c’est exactement ce qui se passe, silencieusement, par accumulation de décisions :
- Rendre certaines démarches uniquement accessibles en ligne.
- Réduire le nombre de guichets physiques, de formulaires papier, de contacts humains.
- Imposer des procédures d’authentification et de sécurité qui supposent l’usage d’un smartphone, d’un mail, d’un SMS, d’une appli.
- Pousser vers des moyens de paiement de plus en plus dématérialisés, au détriment du cash, de l’échange direct, du tangible.
Ce n’est pas un complot dans une salle sombre.
C’est pire : c’est une logique froide, technocratique, qui considère comme “normale” une population totalement connectée, équipée, rationalisée.
Celles et ceux qui n’entrent pas dans cette norme deviennent des anomalies statistiques, des “cas particuliers” à gérer, parfois même des “coûts” à réduire.
Le citoyen noté, filtré, conditionné
Imagine un monde où tout passe par ton smartphone et par quelques grandes infrastructures numériques :
- Tes droits sociaux.
- Tes démarches administratives.
- Ton argent (classique, numérique, aides, subventions).
- Ton accès à certains lieux, services, transports.
Techniquement, ce monde permet déjà de :
- Suivre tes retards de paiement.
- Identifier tes “comportements à risque”.
- Croiser tes habitudes de consommation, tes déplacements, tes interactions en ligne.
- Appliquer des règles différenciées en fonction de ton profil.
Il suffit alors de quelques lois, d’un discours bien huilé sur la sécurité, la fraude, la lutte contre le terrorisme, la “responsabilisation citoyenne” pour justifier des mécanismes de plus en plus intrusifs :
- Suspension de certains droits ou accès pour des raisons administratives.
- Blocage temporaire de comptes, de paiements, d’aides.
- Contrôles renforcés pour certains profils, certains quartiers, certains comportements.
Le citoyen devient un flux de données, et ces données deviennent un outil de pilotage.
Les gouvernements n’ont plus besoin de surveiller chaque individu avec des agents physiques : ce sont les systèmes eux‑mêmes qui remontent des signaux, qui trient, qui hiérarchisent, qui alertent.
Et au cœur de tout cela, il y a cet objet que tu tiens dans la main : ton smartphone.
Ce n’est plus seulement l’écran sur lequel tu regardes le monde.
C’est aussi la fenêtre à travers laquelle le système te regarde.
Une injustice organisée : on exige des capacités que tout le monde n’a pas
Le plus choquant dans cette mécanique, ce n’est pas seulement la surveillance potentielle, ni même l’emprise des États et des grandes institutions.
C’est le décalage abyssal entre ce que les gouvernements exigent des citoyens… et ce dont beaucoup de citoyens disposent réellement.
On demande à tout le monde de :
- Comprendre un langage administratif déjà complexe, transposé dans des interfaces numériques souvent mal conçues.
- Gérer des comptes, des identifiants, des mots de passe, des doubles authentifications.
- Utiliser des applications parfois instables, souvent mises à jour, qui changent sans prévenir.
- Accepter que des démarches vitales (impôts, aides, santé, banque) dépendent d’un appareil fragile, perdu, volé, cassé en un instant.
Mais :
- Tous les citoyens n’ont pas les capacités cognitives, physiques, visuelles pour naviguer dans cet univers.
- Tous les citoyens n’ont pas un réseau fiable, un smartphone à jour, un environnement calme et sécurisé pour faire leurs démarches.
- Tous les citoyens n’ont pas la même aisance face à un écran, ni les mêmes repères culturels face à des interfaces abstraites.
Le résultat, c’est une forme de violence invisible.
On transforme des droits fondamentaux en procédures techniques.
On transforme l’accès à la citoyenneté en test de compétence numérique permanent.
Ceux qui échouent ne sont pas aidés, mais pénalisés.
En retard pour déclarer.
En erreur dans un formulaire.
En défaut de réponse à un mail ou une notification qu’ils n’ont jamais su lire.
Manifeste pour un droit à vivre sans smartphone
Il est temps de poser une question simple, radicale, que l’on n’entend presque jamais dans le discours institutionnel :
Est‑ce qu’un citoyen a encore le droit – concret, pas théorique – de vivre sans smartphone ?
Pas : “Est‑ce que c’est pratique ?”
Pas : “Est‑ce que c’est dans l’air du temps ?”
Mais : “Est-ce que la société lui en laisse réellement la possibilité, sans le punir, l’humilier, le priver de droits ?”
Un manifeste pour une société plus juste, ce serait :
- Affirmer que l’accès aux droits, aux aides, aux démarches essentielles doit toujours être possible sans passer par un smartphone ou une connexion personnelle.
- Garantir des alternatives physiques, humaines, et pas seulement des “points numériques” où on te demande malgré tout de passer par un écran, mais sous surveillance.
- Concevoir les systèmes numériques avec une vraie priorité d’accessibilité : pour les personnes âgées, les handicapés, les personnes en situation de précarité, ceux qui ne lisent pas bien, ceux qui ont peur de “mal faire”.
- Protéger le cash, les interactions non tracées, comme une soupape de liberté et de dignité.
- Encadrer strictement toute monnaie numérique d’État, tout cadre de surveillance, avec des garde‑fous réels, vérifiables, et des contre-pouvoirs concrets.
Et surtout, arrêter de considérer que ceux qui ne suivent pas sont “en retard”, “à la traîne”, “résistants au progrès”.
Ils sont souvent les plus lucides sur ce que nous sommes en train de perdre :
- La capacité de parler à un humain pour régler un problème.
- Le droit d’exister sans laisser une trace à chaque geste.
- La possibilité de vivre une vie simple, sans devoir constamment se battre avec des codes, des applis, des interfaces.
Reprendre la main : ne plus laisser les gouvernements écrire seuls le futur
Les gouvernements aiment parler de “transition numérique”, de “société connectée”, de “simplification”.
Mais une société vraiment moderne ne peut pas être une société qui laisse sur le bord de la route ceux qui n’ont pas la bonne machine, le bon réseau, le bon niveau de confort avec le numérique.
Reprendre la main, ce n’est pas refuser la technologie.
C’est refuser qu’elle soit utilisée comme filtre social, comme instrument d’exclusion, comme prétexte à la surveillance de masse.
Cela passe par :
- Des choix politiques : défendre le pluralisme des modes d’accès aux services publics, protéger la vie privée, questionner les projets d’euro numérique, encadrer fermement les pouvoirs de collecte et d’analyse des données.
- Des choix citoyens : soutenir les initiatives qui accompagnent les plus fragiles dans le numérique sans leur imposer la fusion totale avec leur smartphone, refuser les dispositifs qui conditionnent l’accès à des droits à des applis envahissantes, exiger des alternatives.
- Des choix individuels : limiter volontairement certaines dépendances, apprendre à conserver des marges d’autonomie hors ligne, sensibiliser son entourage aux enjeux.
Car au fond, la question n’est pas de savoir si le smartphone est pratique.
On le sait, il l’est.
La vraie question est :
Combien de contrôle, de liberté, de justice sommes‑nous prêts à sacrifier au nom de cette praticité ?
Le gouvernement responsable, le peuple soumis au système
Il faut le dire clairement : le gouvernement porte la responsabilité première de cette situation, et le peuple ne fait que subir un cadre qu’il n’a pas choisi.
Ce n’est pas la population qui, spontanément, a décidé d’enfermer toute sa vie dans un smartphone. Ce sont des décisions politiques, administratives et technocratiques qui ont progressivement organisé cette dépendance.
Ce sont les gouvernements qui ont :
- Imposé la dématérialisation des démarches essentielles, en réduisant les alternatives physiques, humaines, accessibles.
- Fermé les guichets, supprimé les formulaires papier, tout en présentant ces choix comme de la “simplification”, alors qu’ils compliquent la vie des plus fragiles.
- Validé et encouragé des architectures numériques où chaque action devient une donnée, chaque paiement un événement traçable, chaque citoyen un profil que l’on peut surveiller, scorer, filtrer.
- Accepté le déploiement de dispositifs comme l’euro numérique, les identités numériques centralisées et les lois de surveillance, dans un rapport de force où le citoyen est toujours en position de faiblesse.
Le peuple, lui, ne fait qu’essayer de s’adapter.
Il obéit aux injonctions : “Créez un compte en ligne”, “Téléchargez l’application”, “Validez avec votre smartphone”, “Connectez‑vous à votre espace personnel”, parce qu’on ne lui laisse presque plus d’autre option.
Ce n’est pas le peuple qui a décidé que, sans smartphone, il deviendrait quasiment invisible administrativement.
Ce n’est pas le peuple qui a exigé d’être traçable en permanence, ni d’être dépendant d’objets fragiles pour accéder à ses droits fondamentaux.
Accuser les citoyens d’être “accros”, “irresponsables”, “non préparés”, c’est inverser les responsabilités.
Quand l’accès aux droits, à l’argent, à la santé, à l’administration et même à la participation démocratique est conditionné par des outils numériques imposés ou rendus de facto obligatoires, la responsabilité de ce monde-là incombe à ceux qui écrivent les règles, pas à ceux qui sont forcés de les suivre.
Dire que le gouvernement est responsable, ce n’est pas dédouaner chaque individu de ses choix personnels.
C’est rappeler que la vraie liberté ne se mesure pas au nombre d’applications disponibles sur un smartphone, mais à la capacité de vivre dignement, d’accéder à ses droits et de penser par soi-même, avec ou sans écran.
Et cette capacité, aujourd’hui, dépend moins des décisions des citoyens que des choix des gouvernants.
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